Designer de formation, Anne Lecuyer n’a jamais vraiment quitté son premier métier. Aujourd’hui artisan potière, elle imagine des objets du quotidien en partant de la matière elle-même. Récolte de granit, terres locales, recherche autour des matières premières, collaboration avec des chefs… son travail repose sur une même idée : comprendre et maîtriser tout le cycle de fabrication d’un objet.
Lorsque l’on découvre les pièces d’Anne Lecuyer, leur sobriété saute immédiatement aux yeux. Rien ne cherche à attirer l’attention. Les formes sont simples, les lignes douces, les textures discrètes.
Cette simplicité n’est pourtant pas le fruit du hasard. Elle est le résultat d’une longue réflexion héritée de son parcours de designer. Chez Anne, chaque objet est pensé pour accompagner un usage avant d’affirmer une esthétique. L’assiette doit servir le plat, le bol accompagner le geste, la matière raconter son origine sans jamais prendre le dessus.
Au fil de cette conversation, elle revient sur ce chemin qui l’a menée du design à la poterie, sur son travail autour des terres de récolte et du granit, mais aussi sur cette recherche permanente d’un artisanat plus cohérent, où chaque étape de fabrication a du sens.

Du design à la poterie : une continuité plus qu’une reconversion
Anne Lecuyer ne parle jamais de reconversion. Avant de devenir potière, elle était designer produit spécialisée en éco-conception. Son métier consistait déjà à réfléchir aux objets, à leur fabrication et à leur impact.
Peu à peu, une frustration s’installe. Les contraintes de l’industrie l’éloignent de ce qui l’anime réellement : comprendre la matière, suivre la fabrication et maîtriser les choix jusqu’au produit fini.
La poterie lui offre précisément cette possibilité. En devenant artisan, elle peut enfin suivre tout le processus, depuis l’origine de la matière jusqu’à l’objet terminé. Elle considère d’ailleurs son activité actuelle comme une continuité naturelle de son parcours plutôt qu’un changement de vie.
Une démarche construite autour des matières premières locales
Très tôt, Anne Lecuyer choisit de travailler avec les déchets issus de l’industrie du granit.
Elle collecte les poudres de taille, les résidus de façonnage ou encore les matières présentes dans les bassins de décantation. Sans idée préconçue, elle expérimente, observe et cherche ce que ces matériaux peuvent révéler.
Ses premiers essais concernent les émaux. Puis, progressivement, elle incorpore ces différentes granulométries directement dans ses terres. Cette recherche donne naissance à une identité visuelle très particulière, où la présence du granit reste perceptible jusque dans la matière.
Aujourd’hui, cette démarche va encore plus loin. Son objectif est désormais de produire une céramique réalisée exclusivement à partir de matières premières locales qu’elle récolte elle-même.

Quand la matière guide la forme
Chez Anne Lecuyer, les formes ne sont jamais dessinées indépendamment de la matière. Au contraire, elle explique que chaque terre impose ses propres contraintes. Certaines sont plus plastiques, d’autres beaucoup plus exigeantes. Plutôt que de modifier systématiquement la pâte pour répondre à une idée précise, elle préfère adapter ses gestes et laisser la matière orienter la création.
Cette façon de travailler nourrit également sa curiosité scientifique. Géologie, chimie, mécanique des terres… comprendre le comportement des matières fait désormais pleinement partie de sa pratique quotidienne.
Une poterie pensée pour l’art de la table
Si Anne Lecuyer s’intéresse autant aux matières, elle n’oublie jamais l’usage. Elle développe principalement des pièces destinées à l’art de la table. Là encore, son regard de designer reste très présent. Elle cherche des objets qui trouvent naturellement leur place dans le quotidien, sans attirer inutilement l’attention.
Cette approche l’amène aujourd’hui à collaborer avec des chefs. Son ambition est de concevoir des pièces sur mesure, pensées pour un plat, un geste ou une manière de servir. Dans cette vision, la céramique accompagne la cuisine sans jamais chercher à lui voler la vedette.
Des influences venues du design
Les références qu’Anne Lescuyer cite en disent beaucoup sur son univers.
Elle évoque notamment Naoto Fukasawa, figure majeure du design japonais, dont elle admire la capacité à créer des objets si justes qu’ils semblent disparaître dans notre environnement. Elle mentionne également Jasper Morrison, Phil Ross, Antoine de Vinck ou encore Lucie Rie.
Toutes ces influences partagent un point commun : une recherche de simplicité, d’efficacité et de justesse, où chaque forme semble répondre naturellement à sa fonction. Cette philosophie irrigue aujourd’hui l’ensemble de son travail.

Chercher du sens plutôt que produire
Après plusieurs années passées sur les marchés, Anne Lescuyer décide d’arrêter. Non pas parce qu’elle n’aime pas la rencontre avec le public, mais parce qu’elle ressent le besoin de savoir à qui s’adresse chaque objet avant même de le fabriquer.
Produire des dizaines de bols sans connaître leur destination ne lui apporte plus de satisfaction. Elle préfère aujourd’hui travailler à partir de commandes, échanger avec les personnes qui utiliseront ses pièces et développer des collaborations avec les restaurants. Pour elle, créer un objet commence avant tout par comprendre pourquoi il existe.
Une recherche qui ne fait que commencer
Anne Lescuyer considère son travail comme un chantier permanent. Elle poursuit aujourd’hui ses recherches autour des terres locales avec un objectif ambitieux : proposer une céramique entièrement réalisée à partir de matières récoltées près de chez elle.
Une démarche qui prolonge naturellement son parcours. Chez elle, la poterie ne consiste pas seulement à façonner des objets. C’est une manière de questionner la matière, son origine, son usage et la place qu’elle occupe dans notre quotidien.



